par Arnaud Daufrene, Lucie Mathieu, Hugo Maciejewski | 01/05/2014
Mis à jour le 19/05/2019 | version 1
L’objectif de ces quelques lignes est d’apporter de nouveaux éléments sur l’entraînement des muscles impliqués dans l’extension et la flexion du tronc.
Introduction
La force produite par un rameur de haut niveau au cours de chaque cycle d’aviron est d’environ 600 N. L’entraînement du rameur implique donc un travail régulier de développement de la force (force maximale et force endurance). Parmi les nombreux muscles impliqués en aviron, ceux du tronc (abdominaux, spinaux, lombaires, etc.) jouent un rôle essentiel puisqu’ils sont pleinement impliqués dans le transfert de force entre les membres inférieurs et supérieurs. Pour beaucoup d’entraîneurs, les muscles du tronc sont souvent présentés comme le maillon faible du rameur. Pour autant, l’entraînement de ces muscles constitue rarement une priorité dans la formation athlétique. Cela vient certainement du fait que l’évaluation des qualités musculaires du tronc n’est pas aisée, car elle nécessite un appareillage spécifique et onéreux. De plus, les connaissances qui s’y réfèrent sont loin d’être exhaustives.
L’objectif de ces quelques lignes est d’apporter de nouveaux éléments sur l’entraînement des muscles impliqués dans l’extension et la flexion du tronc.
Les rameuses à l’étude
Quatorze rameuses du collectif national (cf.tableau 1) ont profité d’un stage d’entraînement à l’INSEP pour réaliser une batterie d’exercices de flexion et d’extension du tronc en isocinétisme [1].
| Rameuses PL (n = 4) | Rameuses TC (n = 10) | TOTAL(n = 14) | |
| Age (années) | 23 ± 5 | 23 ± 3 | 23 ± 3 |
| Masse corporelle (kg) | 59 ± 1 | 73 ± 6 | 69 ± 8 |
| Taille (cm) | 174 ± 3 | 180 ± 4 | 178 ± 4 |
Tableau 1 – Données anthropométriques des rameuses étudiées
La séance a débuté par une dizaine de minutes d’échauffement. Ensuite, chaque rameuse a été installée sur l’ergomètre isocinétique (voir photo). Le profil anthropométrique de chaque sportive a été considéré afin d’individualiser son installation. Les rameuses étaient assises, le tronc était appuyé sur un dossier et maintenu par des sangles au niveau du tronc, de la taille et des cuisses. Après quelques essais pour s’habituer à l’appareil, les rameuses ont réalisé trois exercices distincts de flexion et d’extension du tronc contre une résistance imposée par la machine à différentes vitesses angulaires (30, 90 et 120 deg.s-1).
Ces exercices ont permis de déterminer, entre autres :
- la force maximale (en N) concentrique et excentrique mesurée sur la meilleure répétition d’une série de 3 essais à 30 deg.s-1,
- la puissance maximale (en W) concentrique et excentrique mesurée sur la meilleure répétition d’une série de 9 essais à 120 deg.s-1,
- l’endurance musculaire [2] concentrique et excentrique mesurée au cours d’un exercice épuisant de 30 répétitions à 90 deg.s-1.
Chaque exercice était séparé par une période de récupération passive de 2 à 3 minutes afin de limiter autant que faire se peut les effets de la fatigue.
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Un déséquilibre sans équivoque !
Le principal résultat de cette étude est le déséquilibre antéro-postérieur important constaté au niveau des chaînes musculaires du tronc. En effet, les résultats montrent sans ambiguïté que les muscles extenseurs du tronc (notamment les spinaux-lombaires) sont significativement plus forts (+ 99 %) et plus puissants (+ 123 %) que leurs homologues fléchisseurs (notamment les abdominaux).
Cela confirme le constat effectué par Pierre-Yves VAILLY (kinésithérapeute) à partir de tests de terrain en équipe de France de 2000 à 2008. Il a également montré lors d’une étude portant sur 34 rameuses et rameurs de l’équipe de France en 2006 que cette tendance était plus marquée chez les lombalgiques.
Pour mieux illustrer les résultats, il est possible d’exprimer ce déséquilibre par un rapport des niveaux de force des muscles fléchisseurs et extenseurs (ratio fléchisseur/extenseur). Ce ratio est généralement compris entre 70 et 80 % chez des sportifs « équilibrés ». Il n’est que de 51 % chez les rameuses étudiées.
Les dernières mesures consacrées à l’évaluation de l’endurance musculaire ont permis de démontrer que les muscles impliqués dans l’extension du tronc présentaient un indice de fatigue inférieur à leurs homologues fléchisseurs (-15.2 vs -27.5%). Ce résultat suggère que les muscles spinaux-lombaires sont plus endurants que les muscles abdominaux à l’issue d’un exercice de 30 répétitions.
Compte tenu des contraintes biomécaniques imposées par l’activité, un niveau élevé de force maximale, de puissance maximale et d’endurance des muscles extenseurs du tronc est un élément essentiel de la performance en aviron. En effet, l’action conjointe et coordonnée des muscles extenseurs du tronc et des membres inférieurs et supérieurs doit participer à l’action de propulsion. Beaucoup d’entraineurs s’accordent à dire que les muscles spinaux-lombaires participent à la propulsion non seulement par le transfert de la force des membres inférieurs aux membres supérieurs, mais également par une action dynamique souvent appelée « l’addition du dos ».
Malgré tout, il apparaît important chez les rameuses mesurées de rééquilibrer ce ratio aux alentours de 65 % [3] de manière à éviter l’apparition de certaines pathologies [4].
Ce rééquilibrage sera envisageable si une attention particulière est apportée au renforcement de la chaîne antérieure. Il existe à cette fin une multitude d’exercices (tapis, swiss ball, medecine ball, etc.) et de modalités de réalisation (dynamique, isométrique, stato-dynamique, etc.) qui permettent d’améliorer sensiblement l’action des abdominaux et des muscles impliqués dans la flexion du tronc.
Une comparaison s’impose
Il est intéressant de noter que les rameuses TC sont plus puissantes en flexion et en extension que leurs homologues poids léger (tableaux 2 et 3). En revanche, cette supériorité physique est significativement réduite lorsque ces paramètres sont exprimés en fonction de la masse corporelle (tableaux 2 et 3). Ceci tend à démontrer que le niveau supérieur de puissance des rameuses TC est le résultat d’une masse musculaire plus conséquente.
| Muscles extenseurs | RameusesTC (n=10) | RameusesPL (n = 4) | % diff.TC vs PL | TOTAL(n = 14) |
| Puissance (W) | 328 ± 66 | 224 ± 26 | + 46 % | 298 ± 75 |
| Puissance relative (W/kg) | 4,5 ± 0,9 | 3,8 ± 0,4 | + 18 % | 4,3 ± 0,9 |
Tableau 2– Valeurs moyennes de puissance des muscles extenseurs du tronc obtenues à l’issue de exercices de 9 répétitions
| Muscles fléchisseurs | RameusesTC (n=10) | RameusesPL (n = 4) | % diff.TC vs PL | TOTAL(n = 14) |
| Puissance (W) | 146 ± 18 | 104 ± 16 | + 40 % | 134 ± 26 |
| Puissance relative (W/kg) | 2,0 ± 0,3 | 1,8 ± 0,2 | 10 % | 1,9 ± 0,3 |
Tableau 3- Valeurs moyennes de puissance des muscles fléchisseurs du tronc obtenues à l’issue des exercices de 9 répétitions
Il est important de considérer ces quelques comparaisons (TC vs PL) avec beaucoup de précautions compte tenu du faible nombre de rameuses PL.
Des tests de terrain
Il est possible de mettre en place des tests de terrain pour évaluer les besoins et les progrès d’un travail de gainage.
Deux tests sont couramment utilisés dans l’évaluation du lombalgique : un test d’endurance statique des abdominaux (Shirado – Ito) et un test d’endurance isométrique des spinaux (Biering – Sorensen). À partir de ses nombreuses mesures en équipe de France, Pierre-Yves VAILLY a précisé la description de ces tests pour éviter que les résultats dépendent de l’opérateur et soient donc moyennement exploitables, non reproductibles et incomparables. Certains rameurs trouvaient en effet des solutions pour compenser par d’autres muscles et tenaient 8 minutes le test Shirado-Ito. Il faut donc respecter la description stricte de la position et arrêter le chronomètre au bout de deux alertes. Une population normale tient en moyenne 120 secondes. Une population lombalgique est inférieure au minimum à 50 % en moyenne. Une population de rameurs entraînés devrait tendre vers 180 secondes L’avantage de ces tests réside dans leur facilité de mise en place, leur faible coût, leur validité scientifique et l’exploitation quasi-instantanée des résultats. Encore une fois, la fiabilité de ces tests dépend de l’opérateur (entraîneur), de sa rigueur à déceler les compensations du rameur et à faire appliquer la position de départ.
Position de départ du test modifié Shirado – Ito :
- hanches et genoux : fléchis à 90°,
- membres inférieurs : aucun contact,
- membres supérieurs dans l’axe du tronc,
- doigts croisés derrière la tête,
- menton en dehors du cou,
- flexion du buste : jusqu’à décoller du sol les pointes de l’omoplate,
- contact avec le repère posé perpendiculairement sur l’appendice xiphoïde (sternum).
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Photo réalisée par Pierre-Yves VAILLY
Position de départ du test modifié Biering – Sorensen :
- allongé à plat ventre sur une table,
- membres inferieurs bloqués par une large sangle placée sur le creux poplité (arrière du genou),
- bassin (épines iliaques antéro supérieures) en appui sur la table et buste dans le vide avec une position horizontale,
- doigts croisés mains derrière la tête,
- tête dans l’axe de la colonne vertébrale (attention aux compensations : abaissement du thorax et hyper extension des cervicales),
- les coudes sont dans l’axe du corps,
- contact avec le repère posé entre la cervicale (C7) et la dorsale (D1).
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Photo réalisée par Pierre-Yves VAILLY
Conclusion et perspectives
Les résultats obtenus montrent très clairement la présence d’un déséquilibre manifeste de la chaîne musculaire antéro-postérieure du tronc : les muscles impliqués dans l’extension du tronc (notamment les spinaux et lombaires) sont significativement plus forts, plus puissants et plus endurants que les muscles impliqués dans la flexion (notamment les abdominaux). Ce constat est observé aussi bien chez les rameuses TC que PL.
Pour éviter l’apparition de certaines pathologies, un rééquilibrage entre les chaînes antérieure et postérieure du tronc est nécessaire. Ce travail de renforcement musculaire ne peut pour autant pas être unilatéral. Il privilégiera la ceinture abdominale et les muscles fléchisseurs, sans pour autant délaisser les muscles extenseurs.
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[1] L’isocinétisme est une forme particulière de travail où la contraction musculaire est sous la contrainte de la vitesse angulaire imposée par la machine (30, 90 ou 120 deg.s-1).
[2] L’endurance musculaire est appréciée par l’indice de fatigue qui correspond à la diminution régulière (exprimée en %) du travail musculaire produit au cours de l’exercice de 30 répétitions.
[3] Cette valeur est inférieure à celle communément observée chez des sportifs « équilibrés » (70 à 80 %), car on admet un développement naturel plus marqué des muscles extenseurs du tronc lié à la spécificité biomécanique de l’aviron.
[4] Le déséquilibre de la chaîne musculaire antéro-postérieure du tronc est l’une des sources avancées par les spécialistes pour expliquer l’apparition de la lombalgie.
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Source : Actualités de la MAP



