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Être un entraineur performant et préserver sa vie de famille : le jeu est-il perdu d’avance ?

par Hélène Joncheray, Fabrice Burlot, Mathilde Julla-Marcy | 07/01/2022

 Mis à jour le 07/01/2022 | version 1

Cet article s’interroge sur la façon dont les entraîneurs de sport de haute performance combinent leurs vies professionnelle et familiale. Pour traiter cette question, des entretiens semi-directifs ont été menés avec 41 entraîneurs français (8 femmes, 33 hommes) engagés dans la préparation des équipes de France pour les Jeux olympiques de Rio (2016), de Pyeongchang (2018) et/ou de Tokyo (2020).

Les résultats montrent que tous les entraîneurs interrogés sont engagés dans une relation passionnée avec leur métier. Cet engagement impacte, chez certains entraîneurs, leur vie de famille. Trois groupes d’entraîneurs se distinguent :

     1. Une majorité d’entraîneurs qui n’est pas en mesure de préserver sa vie de famille
     2. Les entraîneurs qui conservent une distance avec leur métier et préservent leur vie de famille
    3. Les entraîneurs, qui ont ou qui n’ont pas préservé leur vie de famille et, qui se positionnent comme des acteurs souhaitant tout mettre en œuvre pour préserver la vie de famille des entraîneurs qu’ils encadrent. Ainsi, ces résultats mettent en avant, pour certains entraîneurs, des difficultés à combiner vies professionnelle et familiale. Pour d’autres, la vie familiale constitue une protection à l’engagement dans un métier passion.

NB : Nous entendons par entraîneur de haut niveau, les entraîneurs préparant des sportifs pour les Jeux olympiques.

Les enquêtes sociologiques montrent que, dans un contexte important de concurrence internationale, la performance olympique est fortement liée à l’environnement socio-culturel dans lequel les acteurs de la performance – notamment les entraîneurs et les sportifs les plus accomplis – évoluent. De la même manière que les questions autour de la vie quotidienne des sportifs de haut niveau interpellent, celles concernant le métier d’entraîneur de haut niveau intéressent : comment ces très rares entraîneurs construisent-ils une partie de leur parcours vers le succès ? Ce métier exige de s’impliquer dans une carrière où la pression de la performance est très élevée. C’est un travail avec de fortes contraintes de temps (Burlot et al., 2016), dont des horaires décalés. Une des difficultés auxquelles sont confrontés les entraîneurs, est, en conséquence, d’articuler leur métier et leur vie de famille. Ainsi, une grande majorité d’entraîneurs, quelle que soit leur culture, semble être confrontée à des difficultés pour combiner vies professionnelle et familiale. Il s’agit ici de déplacer le regard pour envisager la vie familiale non pas seulement comme antagoniste à l’engagement professionnel, mais aussi comme une alerte, voire une protection, face au sur-engagement professionnel. Cet article propose d’étudier l’élite des entraîneurs français à travers la façon dont :

     1. Ils articulent, au quotidien, leur métier passion d’entraîneur de haute performance et leur vie de famille

     2. Les difficultés auxquelles ils sont confrontés mais aussi

     3. Les formes de protection qui, en réaction à cette situation, permettent de conserver un équilibre de vie.

L’engagement professionnel dans un métier passion

En se définissant principalement autour d’un engagement fort dans un métier passion les entraîneurs sportifs véhiculent une valeur sociale positive de leur identité professionnelle. C’est ce que Goffman nomme la face sociale (Goffman, 974), qu’il définit comme la façon dont les identités des individus sont qualifiées par la société, à travers ce qui est pensé et dit d’eux. En ce sens, la face sociale d’une personne constituerait son bien le plus précieux. Donner une bonne image de soi en donnant une bonne image de sa profession peut être source de limites dans la construction identitaire de chaque individu.

En effet, les attributs accordés aux individus peuvent constituer des contraintes sociales fortes car ils définissent des attentes vis-à-vis de l’image de leurs professions. Or, ces contraintes peuvent conduire les individus à s’enfermer dans une image qu’ils s’imposent d’eux-mêmes. Nous faisons l’hypothèse que pour préserver une certaine forme de bien-être personnel, tout en restant performants, les entraîneurs, passionnés, mettent en place différents types de stratégies dans leurs engagements professionnels et familiaux (Greenhaus and Powell, 2003).

Quel impact de l’engagement professionnel sur la vie familiale ?

Le métier d’entraîneur nécessite un investissement temporel important (Graham and Dixon, 2014) pour performer. Les exigences du monde social, dans lequel ces entraîneurs vivent, se sont profondément accrues. La généralisation des classements mondiaux sous la forme de ranking lists a entraîné une densification des calendriers sportifs. Les échéances se multiplient et réduisent les périodes de préparation. Cela engendre des besoins plus importants quant à la disponibilité temporelle au quotidien des entraîneurs. Ainsi, les heures d’entraînement et les stages de réparation sont en augmentation. Et, l’entraînement se complexifie avec la recrudescence de spécialistes dont il faut aussi assurer le management. Cette course à la performance se traduit chez les entraîneurs par une accélération de leur rythme de vie (Burlot et al, 2016) et une nécessaire réflexion sur le temps consacré à la famille. Cela peut avoir des conséquences en termes d’aliénation au travail si aucune régulation institutionnelle n’est mise en place car l’individu peut être plus ou moins capable de distanciation vis-à-vis de sa vie professionnelle, c’est-à-dire « d’adopter une position intermédiaire entre l’identification et l’opposition à l’institution et prêt, à la moindre pression, à réagir en modifiant son attitude dans un sens ou dans l’autre pour retrouver son équilibre » (Goffman, 1968). En ce sens, il existe différents types de stratégies pour combiner vies professionnelle et familiale.

Ainsi, certains individus se définissent au regard d’une identité unique : l’identité professionnelle. Ils font part d’un sentiment d’obligation, d’engagement social et sont en difficulté pour préserver un territoire personnel. Dotés d’une identité unique, ces entraîneurs sont, fréquemment, dans des situations conflictuelles entre la vie professionnelle et familiale. Dans certains environnements sportifs, sacrifier sa vie personnelle et familiale pour son métier peut aller jusqu’à constituer la preuve d’un engagement sans faille et indispensable pour performer. Ces coachs vulnérables participent pourtant à la définition des normes de l’engagement dans un métier valorisé par l’institution sportive. À l’inverse, en tentant au mieux de prendre de la distance vis-à-vis de leur métier, certains individus engagés dans un métier passion réussissent à ne pas perdre la face dans leur identité familiale. Parfois en s’écartant du rôle assigné par l’institution, et en réalisant des adaptations secondaires, ces individus préservent leur vie familiale dans leur construction identitaire. La volonté, chez ces individus, de prendre de la distance vis-à-vis de leur métier, n’est pas accessoire. Elle constitue un élément à part entière de leur identité. Le fait d’être père ou mère entraîneur peut favoriser, chez certains entraîneurs de sport de haut niveau, la mise en place d’adaptations supplémentaires préservant l’équilibre entre leurs vies professionnelle et familiale.

MÉTHODOLOGIE

Cette enquête est basée sur 41 entretiens avec des entraîneurs olympiques (8 femmes, 33 hommes), menés entre février et juillet 2018. L’échantillon a été construit pour être le plus représentatif de la population totale des entraîneurs de l’élite française engagés dans la préparation des équipes de France pour les Jeux olympiques de Rio (2016), de Pyzongchang (2018) et/ou de Tokyo (2020). Les statuts professionnels sont très variés : certains sont fonctionnaires du Ministère des Sports, d’autres sont professeurs d’éducation physique et sportive détachés, d’autres encore ont des contrats privés, sans compter les entraîneurs dans les clubs de sports professionnels (football, rugby, handball, basket, volley, etc.). L’échantillon des 41 entraîneurs interrogés était basé sur la discipline olympique, la performance, le sexe et le lieu d’entraînement.

Le choix de ces critères d’échantillonnage a permis de constituer un groupe hétérogène, plus ou moins mis sur le devant de la scène : quatre entraîneurs ont moins de 35 ans, 25 ont entre 35 et 50 ans et 12 ont plus de 50 ans.
Concernant la durée de leur engagement en tant qu’entraîneurs de haut niveau : 11 le sont depuis moins de 8 ans, 20 ont entre 8 et 16 ans d’expérience et 9 entraînent depuis plus de 16 ans.
Parmi les entraîneurs interrogés, 25 sont mariés ou vivent avec un partenaire et 31 ont au moins un enfant.

Pour préserver l’anonymat des entraîneurs interrogés, seuls les disciplines olympiques et le nombre d’entraîneurs correspondant sont indiqués : tir à l’arc (3 entraîneurs), basket-ball (2 entraîneurs), beach volley (2 entraîneurs), boxe (2 entraîneurs), cyclisme (1 entraîneur), canoë-kayak (2 entraîneurs), escrime (3 entraîneurs), golf (1 entraîneur), gymnastique (3 entraîneurs), handball (1 entraîneur), équitation (1 entraîneur), judo (3 entraîneurs), aviron (1 entraîneur), rugby (1 entraîneur), ski (1 entraîneur), natation (4 entraîneurs), tennis de table (1 entraîneur), taekwondo (1 entraîneur), athlétisme (6 entraîneurs), haltérophilie (1 entraîneur), lutte (1 entraîneur).
De même, les verbatims ne sont identifiés que par des noms d’emprunts et la discipline n’est pas indiquée.

RÉSULTATS ET DISCUSSION

Un engagement, sans limite, pour performer ?

Tous les entraîneurs interrogés, sans exception, mettent en avant le fait qu’ils sont passionnés par leur métier : « Je suis un passionné […], j’exerce un métier passion. » (Hugo), « On est complètement passionnés. » (Lou), « C’est un métier passion. » (Mickaël). Des entraîneurs vont jusqu’à avancer que leur profession n’est pas, voire est plus un métier : c’est une passion. Ils estiment avoir beaucoup de chance de faire de leur passion leur métier : « Sur ce qui était ma passion, j’en ai fait mon métier […]. J’ai toujours vraiment considéré qu’on était des ultras privilégiés […]. Entraîneur, c’est du caviar. » (Christophe). Ces entraîneurs expliquent avoir le sentiment d’occuper une position professionnelle privilégiée.  Le fait de faire de sa passion son métier est souvent associé à une relation privilégiée avec la discipline sportive : « Je dis toujours : si on gratte ma peau, sous ma peau, il y aura écrit [i. e. le sport]. Je respire [i. e. le sport]. Je ne voudrais pas faire autre chose. » (George).

Cette relation avec la discipline sportive peut-être très forte : « Ce qui compte c’est la discipline […]. C’est ça que les gens ne comprennent pas. On s’en fout de l’athlète si je peux dire ça comme ça. L’intérêt c’est la discipline, on aime notre discipline et on veut qu’elle soit valorisée : si c’est un Allemand, si c’est un Espagnol qui gagne, on s’en fout. » (Serge). Les entraîneurs sont définitivement attachés à la discipline qu’ils entraînent. Un sentiment de loyauté envers cette dernière constitue la base de leur engagement sans faille. Le métier d’entraîneur est également perçu comme un métier qui « ne s’arrête jamais ».

« Le temps passé au travail, c’est 7 jours sur 7 […]. Les vacances, ça ne veut rien dire. Moi le seul moment où j’arrive un peu à décrocher c’est une fois que j’ai vu l’essentiel de ce que je dois faire, donc mon esprit se libère […]. Je suis perçue comme quelqu’un qui n’a pas beaucoup de temps […] Mais, de toute façon ça, c’est le sport quelle que soit la discipline. C’est qu’à un moment donné tu ne peux pas te projeter sur des aspects de la vie quotidienne comme tout le monde. » (Sandra).

Cet engagement sans compter, dans un métier passion semble être pour certains entraîneurs une fatalité, justifiée par une incapacité à faire autrement : « C’est un métier passion, tu n’as jamais envie de dire non. » (Hugo). Un autre entraîneur explique qu’il est toujours « à fond, à fond […]. Je me crame parfois, mais je ne sais pas faire autrement. Alors j’essaye de me surveiller, de ne pas aller jusqu’au crash. » (Christophe). Cet engagement nécessite de faire preuve d’un caractère fort (Goffman, 1974) pour accomplir la tâche c’est-à-dire pour obtenir une voire des médailles: « On est complètement passionnés, la tête dans le guidon, on ne se protège pas, on avance à fond, on ne fait pas attention à sa carrière, on ne fait attention à rien. On fonce. » (Lou). Les entraîneurs font également preuve de cran (Goffman, 1974) par un niveau d’engagement en lien avec la recherche de performance à tout prix. Or, comme le dit cet entraîneur, il est parfois difficile de limiter cet engagement : « Comme si d’un coup j’avais eu le sentiment que j’allais tout maîtriser […] Oui, d’un coup je me suis pris pour Dieu, je me suis dit que je maîtrisais la performance à tel point que si j’allais faire ça, ça, ça, ça, ça, les filles allaient avoir une médaille, ce qui était ridicule […] D’un coup, j’ai pété les plombs, il fallait la médaille, comme les gens n’y arrivaient pas j’allais le faire. » (Hugo). Cette passion pour le métier, associée à un sentiment d’obligation d’engagement pour performer rend la situation complexe pour les entraîneurs. Certains souffrent du décalage qu’il induit aux yeux des autres qui croient cette profession idyllique : « On nous pense dans une situation idyllique alors qu’on est au bord du « burnout » dans des conditions très difficiles de travail mais on aime notre métier. » (Mickaël).

Le métier d’entraîneur et la vie de famille

Être entraîneur national est clairement identifié comme un métier qui demande un fort investissement temporel, ce qui peut limiter, en conséquence, le temps consacré à sa famille. Comme l’ont expliqué Graham and Nixon (2014), les attentes élevées en termes de temps à consacrer au métier d’entraîneur engendrent un challenge quant à la disponibilité pour s’engager dans la vie de famille. Pour cette raison, certains des entraîneurs interrogés expliquent qu’il n’est pas possible de faire une carrière longue, sans que cela ait un impact sur la vie familiale : « J’estime que l’on ne peut pas faire une carrière dans l’entraînement toute sa vie. » (Alexander). Cette thématique, souvent abordée spontanément par les entraîneurs, montre la centralité de cet enjeu pour eux et questionne les relations au sein de la vie familiale.

La passion pour l’entraînement prend le pas sur la vie de famille : de la machine à laver au divorce

La majorité des entraîneurs interrogés explique avoir rencontré des difficultés pour préserver un territoire personnel. La passion envers leur métier s’est muée en obligation d’engagement (social engagement), dans une identité unique, celle d’entraîneur, qui a pris le pas sur leur identité familiale :  

« Moi, j’ai vécu ça comme une opportunité donc je me suis investi, voire sur-investi, dans mon métier. Et après, tu vois, je n’avais pas la lucidité nécessaire pour voir que finalement je négligeais ma vie familiale. Donc ça a explosé. » (Pierre)

Pour ces entraîneurs, leur investissement met en péril leur équilibre familial, par un renoncement plus ou moins conscient du temps dédié à la famille : « Ça a été de pire en pire. Au début, j’avais du temps, je pouvais me poser […]. Peu à peu, c’est devenu une machine à laver dans laquelle j’ai le sentiment de m’être complètement perdu à un moment […]. De fil en aiguille, je me suis laissé complètement bouffer, c’est là où j’ai commencé à dériver à la maison aussi, et je me suis laissé bouffer par le projet. » (Hugo).

Même si ces entraîneurs sont à la recherche d’une compatibilité entre la vie d’entraîneur et la vie familiale, le match semble perdu d’avance. Ces entraîneurs se retrouvent dans la situation explicitée par Dixon et Bruening (2005) où les métiers à fort engagement produisent une confusion entre la vie de travail et la vie de famille voire rendent impossible l’interruption du travail en contexte familial. Malgré des interrogations à ce sujet. Les entraîneurs expliquent que la réduction de l’engagement dans leur métier ne fait pas partie des possibilités envisageables dans un contexte de course à la performance et d’accélération du rythme de vie (Burlot et al, 2016): « Moi je me suis posé la question de savoir si je pouvais faire autrement. Donc j’ai observé les autres directeurs des autres nations. Ceux qui réussissent, bah ils sont taquet quoi. Donc si toi tu baisses, c’est fini. » (Pierre). C’est aussi ce qu’exprime cet entraîneur: « Tu n’as pas le choix sinon tu n’es plus dans ton métier d’entraîneur de l’équipe de France. » (Fabrice). Un autre entraîneur met en avant ce dilemme de l’articulation vie professionnelle et vie familiale en expliquant qu’il souhaite à la fois « ne pas souffrir, à nouveau, sur le plan personnel familial […]. Ce qui m’a vraiment mis au plus bas que j’ai été dans ma vie c’est mon divorce » mais qu’en « même temps je suis camé de compétition et du milieu […] international. » (Christophe).

Ces résultats avaient déjà été mis en avant par Graham & Dixon (2014) qui expliquaient, que dans le monde du sport de haut niveau, travailler de nombreuses heures et être addict au travail étaient devenus commun. Dépendant de cette passion, l’équilibre familial en pâtit : « Moi, j’ai divorcé au bout de 6 mois de fonction. » (Mickaël), – « J’ai des problèmes familiaux, ma femme est partie. » (Serge). La gestion du temps dédié à la passion professionnelle et à la vie familiale est complexe et ces entraîneurs, qu’ils soient femmes ou hommes, n’en sont pas satisfaits: « [i.e. le sport], c’est ma passion. Le côté négatif, c’est essentiellement la famille. J’ai un petit de quelques mois, une fille de 7 ans, je suis divorcé. C’est compliqué. » (Jean). Ce groupe d’entraîneurs voit son métier comme un sacrifice personnel comme une base pour réussir (Dixon and Bruening, 2005). C’est la raison pour laquelle, lorsqu’un choix a été fait entre vie professionnelle et vie familiale, les résultats avancent que ces entraîneurs interrogés l’ont réalisé au bénéfice de leur travail, engendrant un certain coût pour la famille.

La vie de famille comme protection à un engagement encore plus important

La vie de famille, et plus précisément le fait d’être parent, entre en compte dans la réflexion des entraîneurs quant à leur engagement professionnel. C’est le cas de cet entraîneur qui explique ne pas se voir faire ce métier très longtemps : « Ne serait-ce que par rapport à ma famille, même pour mon rythme de vie […]. Si l’organisation ne change pas, j’irai jusqu’en 2020. » (Brigitte). C’est ainsi que certains entraîneurs expliquent avoir temporairement arrêté leurs fonctions, pour des raisons personnelles d’organisation : « J’ai démissionné […] parce qu’il fallait que je m’occupe de ma petite. » (Serge) et affectives. Par exemple, un entraîneur explique comment, l’arrivée de son premier enfant, a bouleversé son équilibre professionnel et familial : « Et quand mon congé maternité se termine, moi je le vis – c’est même encore éprouvant de le dire, d’en parler-je le vis super mal. Parce que cela ne signifie pas seulement reprendre classiquement un boulot comme des tas de femmes le font dans le monde, parce que moi ça signifie des séparations de mon enfant. C’est-à-dire qu’en avril je reprends le travail, quinze jours après je pars à l’étranger pour 12 jours […] très très douloureux. Donc à tel point que ça me rend malade. » (Lou). Après la naissance de son premier enfant, cet entraîneur a très mal vécu la reprise de sa vie professionnelle estimant qu’elle ne pouvait pas, à la fois, être fortement engagée dans son métier d’entraîneur et dans son nouveau rôle de mère : « Mais moi mes collègues continuaient de travailler. Le soir, il y avait des réunions, des machins et moi je n’avais pas le temps d’avoir le moment nécessaire pour ma fille. Je le vivais super mal. » (Lou). C’est ainsi que cet entraîneur décide de changer, temporairement, de vie professionnelle : « Moi je décide que ça suffit quoi, que j’ai assez souffert … Je veux d’autres enfants et que je ne repasserais jamais par là. Jamais, jamais, jamais. » (Lou).

D’autres font le choix de modifier leurs fonctions et leur affectation. Par exemple, Vincent décide d’entraîner, non plus des sportifs de très haut niveau mais des espoirs, notamment pour limiter le nombre et la durée des déplacements les éloignant de sa famille : « ça use aussi la famille, il ne faut pas l’user trop. […] Faut pas déconner avec ça. » (Vincent). Pour ces entraîneurs, le fait d’avoir des enfants a construit une limite, temporaire, dans la gestion de l’engagement dans la vie professionnelle, contrairement à certains modèles identifiés dans le monde du sport. Un des entraîneurs interrogés explique ne pas avoir d’enfant: « Pas de petits, pas prêt, trop égoïste encore! » (Sandra). Ces constats questionnent la poursuite et la longueur des carrières des entraîneurs. Et ce notamment parce que l’équilibre, entre la vie professionnelle et personnelle, n’est pas toujours facile à préserver « Tu t’investis encore plus, encore plus jusqu’au moment où tu ne peux plus […] parce que si tu ne mets pas ces limites-là, c’est les autres qui en pâtissent […]. Ça impacte toute ta vie, déjà que dans une saison tu ne fais pas grand-chose. » (Sandra).

Les parents entraîneurs peuvent ressentir un niveau de culpabilité et d’épuisement plus élevé. C’est ce qu’explique cet entraîneur : 

« Moi sur les 150 % que j’aurais dû mettre à la maison j’étais à 30 %, je n’y étais pas. C’est ce que j’ai dit à mon fils « en fait je t’ai découvert à 8 ans ». Oui de 0 à 8 je t’ai vu, mais finalement tes premiers pas je ne m’en souviens pas. » (Fabrice).

La mise en place de stratégies pour assurer un équilibre professionnel et familial

Quelques rares entraîneurs, sur les 41 interrogés, présentent un profil atypique, à l’image d’Ali. Il explique, comme les autres entraîneurs interviewés, qu’il a pris très rapidement conscience que son métier pouvait être chronophage. Mais, c’est dans l’équilibre professionnel et familial mis en place dès le début de sa carrière, qu’il se distingue d’autres entraîneurs. Il avance avoir identifié trois éléments indispensables à mettre en œuvre pour préserver cet équilibre :

1. restreindre ses missions autour des sportifs en limitant donc les temps d’investissements dons les outres tâches, du type administrative;

2. ne pas se déplacer sur l’ensemble des compétitions et

3. compenser les périodes de sur-engagement par des périodes entièrement consacrées à la famille : 

« Je l’ai fait assez tôt et je ne me suis peut-être pas fait emporter dans une spirale de travail. Donc, j’ai essayé de mettre une limite. Et, depuis en tout cas que je suis marié, père d’un petit gars, je fais attention le soir à 18h30 j’essaye de dire « stop ». En tout cas, moi je m’impose d’arrêter alors pas à 5 minutes près, mais je m’organise pour finir, pour avoir une petite compensation des week-ends d’absence et être avec ma famille pas trop tard. Je trouve mon équilibre. » (Ali).

D’autres entraîneurs témoignent de ces articulations entre l’équilibre professionnel et familial : « Après le truc de bien c’est que moi je peux prendre pas mal de jours quand je reviens de compétition, je prends des jours. Les vacances j’arrive quand même à prendre trois semaines l’été, ça, c’est bien. » (Sébastien). En plus de satisfaire l’entourage familial, le temps de famille constitue un temps de régénération personnelle. En ce sens, la famille est une protection indirecte contre le surmenage. Par ailleurs, un entraîneur explique prendre une semaine de repos total en amont des grandes compétitions, afin d’anticiper la fatigue. Il affirme que l’entraîneur doit :

« gérer soi-même son emploi du temps. […]. Il faut se sentir privilégié et se sentir patron : il faut avoir la possibilité de dire non. » (Benoît).

Les garants préservant la vie de famille des autres entraîneurs

L’enquête fait donc émerger plusieurs possibilités pour les entraîneurs de se protéger d’un sur-engagement professionnel par la vie familiale :

1. penser l’organisation et l’articulation des temps à la fois sur le temps long de la carrière et sur le temps court du quotidien ;

2. reporter des projets familiaux ;

3. se retirer provisoirement, ou changer de poste pour réduire l’engagement professionnel lorsque la famille le nécessite.

Le partenaire de vie joue aussi un rôle essentiel : parmi les entraîneurs qui estiment avoir préservé leur vie de famille, plusieurs ont un conjoint issu du sport de haut niveau, qui connaît les contraintes et les accepte alors peut-être plus facilement: « Même si ma femme est une ancienne sportive de haut niveau, elle connaît le haut niveau et tout, mais ce n’est pas tout le temps facile … » (Sébastien). Certains collègues, entraîneurs, peuvent aussi jouer un rôle dans cette recherche d’équilibre professionnel et familial. Ainsi, même s’ils constituent une minorité, certains des entraîneurs interrogés se positionnent comme accompagnateurs voire garants – protecteurs – de la vie familiale des entraîneurs nationaux avec qui ils travaillent, à défaut d’avoir pu, selon certains d’entre eux, en bénéficier : « Aujourd’hui on est quand même 100 % à avoir divorcé quoi […]. Si j’avais pu m’en passer, je m’en serais passé […]. C’est ma responsabilité […]. Je pense que pour le coup ça aurait mérité un accompagnement […]. Compagnonnage qui n’a pas suffi car bouffé par ma passion […] j’aurais dû être grand mais […] je vois qu’on n’est pas nombreux à être grands par rapport à tout ça. » (Hugo).

La plupart des entraîneurs interrogés exprime leur déception de ne pas avoir pu bénéficier d’un mentoring voire d’un support organisationnel pour être davantage en mesure de préserver leur vie familiale. C’est ce que met en place cet entraîneur, notamment lors des stages : « Tous les entraîneurs ne viennent pas. Certains peuvent ainsi décompresser et font confiance aux entraîneurs qui vont s’occuper du stage […]. Ce qui ne veut pas dire que les entraîneurs sont contents de ne pas aller aux stages. Ils sont dégoûtés mais c’est pour leur bien car ils sont parfois aveuglés par leur passion. » (Arnaud). Lou fait aussi partie de ceux-là. Elle explique avoir réussi à préserver ses vies professionnelle et familiale – en quittant, temporairement son métier pour un autre, moins passionnant : « Par contre moi qui avais eu un poste bien supérieur, c’est quand même un peu frustrant. » (Lou). Depuis qu’elle est à nouveau entraîneur, elle souhaite tout mettre en œuvre pour faciliter la préservation de cet équilibre professionnel et familial des autres entraîneurs. Cette capacité à réguler la passion est difficile pour les entraîneurs mais semble être facilitée lorsque le collectif par exemple une équipe de soutien intégrée s’en mêle : ici, par exemple, les entraîneurs devenus eux-mêmes managers des entraîneurs. Mais, comme le montrent les résultats de cette enquête, cet équilibre est également une construction collective fragile. L’émergence de ces accompagnateurs questionne la nécessité d’institutionnaliser un processus d’accompagnement des entraîneurs pour maintenir leur bien-être.

CONCLUSION

L’analyse des résultats met en avant des différences dans la gestion de la vie professionnelle et familiale des entraîneurs. L’analyse des résultats montre que tous les entraîneurs interrogés ont un point commun: ne pas envisager d’arrêter leur carrière tant la passion pour leur métier est forte. C’est même tout le contraire, comme l’exprime cet entraîneur: « Si on me demandait aujourd’hui d’arrêter, cela serait terrible. » (Christine). En revanche, cela ne signifie pas qu’aucun entraîneur français de haut niveau n’a pas souhaité, voire fait le choix, d’arrêter sa carrière professionnelle. Dans un contexte de course à la performance, cette étude montre également comment la passion du métier peut créer de la vulnérabilité chez les entraîneurs voire des situations de mal-être. Cela interroge la longueur des carrières, la reconversion et la formation continue des entraîneurs à haut niveau. La question des responsabilités des institutions sportives françaises quant aux difficultés rencontrées par les entraîneurs reste à développer. A cette étape d’analyse des données récoltées, il s’avère que le manque de reconnaissance peut générer une forme de ressentiment qui amène à juger et reconsidérer a posteriori les conditions de travail : « Quand tu prends conscience que partir en stage te coûte de l’argent car il faut faire garder les enfants et que tu n’as même pas de compensation pour ça, tu commences à réfléchir … Au début, tu ne viens pas pour /’argent mais progressivement tu vois que c’est quand même important et là tu te dis que la fédération a le bon rôle, qu’elle en profite. » (François). Or, cet investissement des institutions est indispensable pour éviter que des entraîneurs aient le sentiment de devoir faire un choix entre leurs vies professionnelle et familiale. Ainsi, par exemple, institutionnaliser l’accompagnement des entraîneurs, préserver une certaine souplesse dans l’organisation de leur temps de travail et faciliter la prise en charge de leurs enfants sont des facteurs que les organisations sportives ne peuvent plus négliger si on considère l’impact direct sur leurs performances et donc, celles de leurs athlètes. Plus généralement, ce travail nourrit également les réflexions sur les limites des nouvelles formes de management des ressources humaines prônant la responsabilisation, l’autonomie et l’épanouissement.

Financement : Cette recherche a été financée par la direction des sports du Ministère des Sports français. Cet article a déjà été publié, en anglais sous la référence : Joncheray, H., Burlot, F, .. & Julia-Marcy, M. (2019). ls the game lost in advance? Being a high-performance coach and preserving family life. International Journal of Sports Science & Coaching, 14 (4), 453-462.: 

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Source : Revue de l’AEFA, n° 240, décembre 2020